MERCURIALE D'AVRIL 2010


          Où en sommes-nous, dix ans après l’attentat de Quévert ?
        La première grande vague anticommunautariste en France s’est formée dans les années 90. Elle a été lancée par Jean Pierre Chevènement à gauche, reprise au bond par Charles Pasqua à droite. Le mot "anticommunautarisme" et l’adjectif "citoyen" se sont alors répandus partout. L’assassinat du préfet Erignac en Corse, le 6 février 1998, a contribué à rompre les digues. En Bretagne, la vague s’est concentrée sur le grammairien Roparz Hémon. C’était une nouveauté mais ce n’était pas un hasard. L’attaque avait l’avantage de salir à la fois les autonomistes, la langue bretonne, Diwan, le pouvoir régional et finalement tout ce qui pouvait être revendicatif. "Vous êtes Bretons ? Ce sont les Français qui commandent !" disait déjà Mirabeau en son temps. L’attentat de Quévert, dont on n’a jamais trouvé les auteurs, est arrivé à point nommé pour donner au déchaînement des allures de colère légitime. Cette première vague, lancée par la gauche républicaine, a largement profité à la droite et à l’extrème-droite. Sa grande réussite a été l’élection présidentielle de 2002, avec le duel Chirac-Le Pen. A l'ombre du drapeau tricolore, proclamations "citoyennes" et nationalistes s'entremêlaient sans se différencier.
            Les attentats du 11 septembre 2001 ont focalisé l’anticommunautarisme sur l’Islam. Mais son élan en France en a été freiné, puis brisé en 2003 par l'invasion de l'Irak. En effet, la croisade prêchée par le président Bush a relégué l’anticommunautarisme français à un rôle de figuration. Comme les républicains français, les penseurs de la doctrine Bush (W. Kristol, R. Kagan, P. Wolfovitz) se réclamaient des valeurs proclamées par les révolutions américaine et française du 18ème siècle : universalité des droits de l’homme, prééminence d’un "modèle social", exceptionnalisme, nécessité d’interventions préventives. Les républicains français ont vu avec raison, dans la doctrine Bush, une dangereuse copie et une vilaine concurrence.
            Le site emblématique de cette première vague est celui de l’Observatoire du communautarisme (www.communautarisme.net). L'antibretonnisme y tenait une place remarquable. Ce site n’est quasiment plus alimenté.

            La seconde vague anticommunautariste correspond à l’effacement de Bush et à l’élection d’Obama aux USA. Les républicains français peuvent reprendre sans complexe la place volée par les républicains américains. D’autre part, le gouvernement actuel a tiré les leçons de la première vague. Il rêve de rééditer le coup de 2002. Ce fut le débat sur l’identité nationale. Les contributions bretonnes sur la nécessité d’autonomie régionale, ou sur la différence entre citoyenneté et nationalité, ont été rejetées ; plusieurs d’entre nous peuvent en témoigner. Le débat s’est concentré sur l’immigration et la soumission aux valeurs républicaines.
            Mais il y a un bug. En France, la droite conservatrice profite de l’anticommunautarisme mais elle n'arrive pas à en prendre le leadership. Jean-Marie Le Pen, quel que soit son score électoral, n'arrive pas à faire passer l'idée qu'il est un homme d'Etat légitime. Même un ministre issu de la gauche n’a pas réussi à mener l’opération "Identité nationale" à bien. Le président Sarkozy, plus libéral que conservateur, d’ascendance étrangère tout comme son épouse, n’est pas non plus le mieux placé. En France, c’est le républicanisme de gauche qui détient la légitimité des initiatives "citoyennes". Le républicanisme conservateur les reprend, les amplifie, les récupère. Mais ses tentatives autonomes sur le sujet (Longuet, Hortefeux, Morano, Zemmour) sont toujours maladroites ; elles passent mal.
            Le débat sur la burqa a été initié par un député communiste, André Gérin. Les députés de droite font de la surenchère. Le débat sur les restaurants Quick Halal a été lancé par le maire socialiste de Roubaix. Celui-ci a retiré sa plainte, mais la polémique a été reprise par les élus de droite. A Argenteuil, les jeunes de l’UMP en rajoutent contre le Quick-Halal au nom des valeurs de la République.
            Le site emblématique de cette deuxième vague est celui d’une organisation laïque et républicaine issue de la gauche : www.ripostelaique.com. Si on en croit bizinformation.org, Riposte Laïque est beaucoup plus visité que n’importe quel autre site laïque, y compris ceux du CNAL ou de la Ligue de l’Enseignement. Il représente donc, bien mieux que les vieilles institutions, la sensibilité laïque majoritaire actuelle.
            Il préfigure ce que pourrait être la deuxième vague anticommunautariste. Contrairement à l’Observatoire du communautarisme, il s’attaque non seulement aux idées et aux symboles, mais aussi aux personnes et aux partis politiques (sauf le Front National). Il correspond à un anticommunautarisme brut, débarassé de son vernis intellectuel. Il exprime haut et fort le rêve français le plus profond : celui d'une nation assiégée mais portée par une mission universelle qui transparaît dans son passé révolutionnaire, impérial et colonial. La liberté guidant le peuple, c'est en réalité la France guidant des admirateurs armés. La vieille image aux couleurs criardes, aux postures théâtrales et aux morts sans pantalons ne peut être mise en doute. Silence dans les rangs !
             En ce qui concerne la Bretagne, nous voyons réapparaître un mépris ancien, que nous pensions disparu : « Petits peuples étriqués, recroquevillés sur des mythes ethniques, souvent frelatés… » (Voir l'article "Le biniou, le joueur de fifre et l'empire" 1ère partie, 2ème partie et 3ème partie). Lors de la finale de la Coupe de France de football en 2009, le site avait vilipendé l’enthousiasme breton comme étant une manifestation anti-républicaine (Voir article). Sales ploucs ! On retrouve significativement les arguments de Jules Ferry sur les races inférieures, transposés aux cultures et langues inférieures ("Comme les cultures, toutes les langues ne sont pas d’égale importance…").


            La cible principale de Riposte Laïque n’est pas la Bretagne mais l’Islam. Il y a un siècle, au temps du petit père Combes, l’équation simpliste de la laïcité était : chrétien = ennemi de la République. Tous les moyens, en particulier la discrimination administrative, avaient été mis en œuvre (voir l'étude sur Combes). Aujourd’hui, l’équation est : musulman = ennemi de la République. Et tous les moyens sont appelés par Riposte Laïque à être mis en œuvre.
Liberté/France guidant le peuple
            La deuxième vague anticommunautariste se cherche encore. Peut-être est-elle en attente de quelque attentat sanglant qui sera attribué aux Corses, aux Bretons ou aux Musulmans. Si la gauche laïque réussit à déclencher le mouvement, la droite conservatrice, aujourd’hui en retrait, saura le consolider et en tirer profit.
            Une telle vague serait défavorable à la revendication bretonne d'autonomie. Nous devons donc empêcher le mouvement laïque de la déclencher. Pour cela, nous devons arrêter de le considérer comme une force de progrès. Comme les premiers chrétiens, les premiers laïques ont été, pendant deux à trois siècles, des rebelles. Aujourd'hui ils sont, dans leur grande majorité, nos gendarmes socio-culturels.
            Il nous faut, en Bretagne, inventer et expérimenter de nouvelles manières de vivre ensemble. La laïcité à la française n'est pas une solution ; c'est un obstacle à la réflexion et à l'innovation sociale.
JPLM

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Mercuriale avril 2010