Anatole France

Anatole France


"Je tiens tout admirateur d'Anatole France pour un être dégradé" (Aragon)

               Le vrai nom d'Anatole France est Jacques Anatole François Thibault. 
              Il est incompréhensible qu'il se soit choisi pour prénom de plume le plus ridicule de ses trois prénoms ; et comme pseudonyme un nom aussi stupide. Le cerveau des écrivains est parfois le jouet de pulsions irrationnelles.

              Anatole France est un auteur un peu oublié aujourd'hui. Mais il fut considéré de son temps à la fois comme un écrivain subtil et un maître penseur officiel de la Troisième république anticléricale. Libre penseur acharné mais poli, il associait anticléricalisme et antisémitisme dans le goût de l'époque. 

(Sur le lien entre anticléricalisme et antisémitisme, voir l'étude sur la Libre-Pensée)

Il avait ses têtes de turcs, en particulier Émile Zola :
« Jamais homme n'a fait un pareil effort pour avilir l'Humanité, insulter à toutes les images de la beauté et de l'amour, nier tout ce qui est bon, tout ce qui est bien. M. Zola est un de ces malheureux dont on peut dire qu'il vaudrait mieux qu'ils ne fussent pas nés. »


Son succès littéraire et son aura de maître penseur républicain lui vaudra l'amertume envieuse des surréalistes. Aragon écrira à sa mort un pamphlet "Avez-vous giflé un mort ?".  
Anatole France est un " exécrable histrion de l’esprit ", représentant de " l’ignominie française ". Aragon attend que " celui qui vient de crever au cour de la béatitude générale s’en aille en fumée ".

Voici quelques passages du roman antisémite et anticlérical de France,  L'orme du mail (1897). 

           Par ses façons à la fois obséquieuses et discrètes, qui laissaient tout à espérer sans rien donner à craindre, le professeur d'éloquence sacrée avait plu tout de suite à Madame Worms-Clavelin, qui retrouvait en lui l'âme, la figure et presque le sexe de ces marchandes à la toilette, amies tutélaires de sa jeunesse aux jours difficiles des Batignolles et de la place Clichy, quand Noémi Coblentz achevait de grandir et commençait à se faner dans l'agence d'affaires tenue par son père Isaac, au milieu des saisies et des descentes de police. L' une de ces revendeuses, qui l'appréciait, madame Vacherie, avait servi d'intermédiaire entre elle et un jeune licencié en droit, actif et d' avenir, M. Théodore Worms-Clavelin, qui, l'ayant trouvée sérieuse et utile à l'usage, l'avait épousée après la naissance de leur fille Jeanne, et qu'elle avait, en retour, lestement poussé dans l' administration.

           M. l'abbé Guitrel ressemblait beaucoup à Madame Vacherie. Même regard, même voix, mêmes gestes. Cette ressemblance de bon augure avait inspiré à Madame Worms-Clavelin une sympathie soudaine. D' ailleurs elle avait toujours estimé le clergé catholique comme une des puissances de ce monde.
             Elle se fit auprès de son mari la protectrice de M. Guitrel. M. Worms-Clavelin, qui reconnaissait en sa femme une vertu restée pour lui mystérieuse et profonde, le tact, et qui la savait habile, fit bon accueil à M. l'abbé Guitrel le premier jour qu'il le rencontra chez l' orfèvre de la rue des Tintelleries, Rondonneau jeune. Il y venait voir les modèles de coupes, commandées par l'État pour être données en prix dans des courses organisées par la société d'encouragement des races chevalines.

            Depuis lors il retourna fréquemment chez l'orfèvre, attiré par un goût inné des métaux précieux. De son côté, l'abbé Guitrel se ménageait des occasions fréquentes de visiter les magasins de Rondonneau jeune, fabricant d'objets sacrés : chandeliers, lampes, ciboires, calices, patènes, ostensoirs, monstrances, tabernacles. Le préfet et le prêtre se rencontraient sans déplaisir dans les salles du premier étage, à l'abri des curieux, devant le comptoir chargé de lingots et parmi les vases et les statuettes que M. Worms-Clavelin appelait des bondieuseries. Allongé dans l' unique fauteuil de Rondonneau jeune, M. Worms-Clavelin envoyait un petit salut de la main à M. Guitrel qui, gras et noir, se coulait comme un gros rat le long des vitrines.
                - Bonjour, monsieur l' abbé ! Enchanté de vous voir !
               Et c' était vrai. Il sentait confusément que, près de cet ecclésiastique de souche paysanne, aussi français par le caractère sacerdotal et par le type que les pierres noircies de saint-Exupère et que les vieux arbres du Mail, il se francisait lui-même, se naturalisait, dépouillait les restes pesants de son Allemagne et de son Asie. L'intimité d' un prêtre flattait le fonctionnaire israélite. Il y goûtait, sans bien s' en rendre compte, l'orgueil de la revanche. Asservir, protéger une de ces têtes à tonsure commises depuis dix-huit siècles, par le ciel et la terre, à l' excommunication et à l' extermination des circoncis, c' était pour le juif un succès piquant et flatteur. 


           Le préfet Worms-Clavelin n'était pas crédule. Il ne considérait les religions qu'au point de vue administratif. Il n'avait hérité aucune croyance de ses parents, étrangers à toutes les superstitions comme à tous les terroirs. Son esprit n'avait tiré d' aucun sol une nourriture antique. Il restait vide, incolore et libre. Par incapacité métaphysique et par instinct d' agir et de posséder, il s' en tenait à la vérité tangible et se croyait de bonne foi positiviste. Ayant naguère bu des bocks dans les cafés de Montmartre avec des chimistes politiciens, il lui en demeurait une estime confiante pour les méthodes scientifiques, qu' il préconisait à son tour aux instituteurs francs-maçons, dans les loges. Il se plaisait à parer d' un bel aspect de sociologie expérimentale ses intrigues politiques et ses expédients administratifs. Et il appréciait d' autant mieux la science qu' elle lui était plus utile.

          Le préfet Worms-Clavelin avait su transformer les loges maçonniques du département en bureaux investis de la désignation préalable des candidats aux emplois publics, aux fonctions électives et aux faveurs gouvernementales. Exerçant ainsi des attributions larges et précises, les loges, tant opportunistes que radicales, se réunissaient, se confondaient dans une action commune et travaillaient d'accord la matière républicaine. M. Le préfet, heureux de voir l'ambition des unes modérer les désirs des autres, recrutait, sur les indications combinées des loges, un personnel de sénateurs, de députés, de conseillers municipaux et d' agents voyers également dévoués au régime, et d'opinions suffisamment diverses et suffisamment modérées pour contenter et rassurer tous les groupes républicains, hors les socialistes.

          M. Le préfet Worms-Clavelin était d' une probité parfaite. L' argent lui inspirait le respect en même temps que l'amour. Il ressentait devant des " valeurs " ce sentiment de religieuse terreur que la lune donne aux chiens. Il avait la religion de la richesse.

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Contreculture/AFrance version 1.1