Jaures

Jaurès (Jean)




Héros et martyr  (1859-1914)  


Exploiter les colonies ; la manière humaniste

           Jaurès, professeur à la Faculté des lettres de Toulouse, est un républicain français. La colonisation est pour lui un processus gagnant-gagnant. C'est une œuvre d'enrichissement intellectuel pour les colonisés, qui apprennent une vraie langue, et d'enrichissement matériel pour les colonisateurs qui, eux, savent déjà le français.
          Notre grand humaniste exprime les choses très clairement : les indigènes doivent produire (c'est-à-dire travailler pour les colons) et maintenir l'ordre (tout en étant subordonnés aux officiers français). Le fait qu'on les manipule en les faisant " participer à l'administration de rares affaires " est la manière républicaine de les exploiter.

      Discours pour l'Alliance française, Albi, 1884

         " ...Quand nous prenons possession d'un pays, nous devons amener avec nous la gloire de la France, et soyez sûrs qu'on lui fera bon accueil, car elle est pure autant que grande, toute pénétrée de justice et de bonté. Nous pouvons dire à ces peuples, sans les tromper, que jamais nous n'avons fait de mal à leurs frères volontairement : que les premiers nous avons étendu aux hommes de couleur la liberté des Blancs, et aboli l'esclavage [...]; que là enfin où la France est établie, on l'aime, que là où elle n'a fait que passer, on la regrette; que partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante; que là où elle ne brille plus, elle a laissé derrière elle un long et doux crépuscule où les regards et les coeurs restent attachés. "

           " ... L'Alliance a bien raison de songer avant tout à la diffusion de notre langue : nos colonies ne seront françaises d'intelligence et de cœur que quand elle comprendront un peu le français. (...) Pour la France surtout, la langue est l'instrument nécessaire de la colonisation. (...)
          Il faut que les écoles françaises multipliées, où nous appellerons l'indigène, viennent au secours des colons français, dans leur œuvre difficile de conquête morale et d'assimilation. (...)
          Sur un million de Kabyles et d'Arabes, un centième à peine est passé dans nos écoles qui sont trop rares ; le reste nous ignore tout à fait et n'est français que par la conquête. Or quelle doit être notre ambition ? Que les Arabes et les kabyles, commandés par des officiers français, servent à la garde et à la police de l'Algérie, de telle sorte qu'une bonne partie de l'armée d'Afrique puisse en cas de péril aller à une autre frontière : qu'ils entrent peu à peu dans nos mœurs politiques et participent à l'administration de rares affaires, enfin qu'ils deviennent le plus possible des producteurs. Mais si nous n'enseignons pas le français aux plus intelligents d'entre eux, comment pourrons-nous les subordonner à nos officiers (...) ? "

(Cité par Raoul Girardet : Le nationalisme français, , Ed. Seuil, 1983)

Se partager le gâteau, pacifiquement et  en toute bonne conscience

      Dans cet article de Jaurès, paru en 1896 dans La petite République, le plus remarquable est que les peuples colonisés sont condamnés à la passivité. L'amélioration de leur sort dépend entièrement des socialistes des pays colonisateurs, qui par ailleurs se donnent pour tâche de préserver, par l'entente, les intérêts économiques de leurs pays respectifs. L'intérêt des populations dominées  est seulement de subir le traitement "le plus humain".

          "La première règle pratique, c'est de veiller constamment à ce que les compétitions coloniales des divers peuples ne puissent jamais aboutir entre eux à la guerre. Il faudra pour cela que les socialistes aient le courage, chacun dans sa nation, de blâmer les prétentions excessives. Les socialistes n'y pourront réussir et ne pourront même s'y employer sérieusement qu'en suivant de très près, et pour ainsi dire au jour le jour, le mouvement colonial.
 
            La deuxième règle, pour les socialistes de tous les pays, sera de demander pour les peuples vaincus ou les races soumises de l'Asie, de l'Amérique, de l'Afrique le traitement le plus humain, le maximum de garanties. Qu'il s'agisse des Hindous dominés par l'Angleterre, des Arabes dominés par la France ou des races africaines que se disputent et se partagent tous les peuples de l'Europe, c'est le devoir des socialistes de prendre, dans le Parlement de chaque pays, l'initiative des propositions humaines ou des protestations nécessaires. Cette action socialiste se produira, en chaque pays, avec d'autant plus de force et d'autorité qu'elle sera universelle et universellement probe, et que nul ne pourra y soupçonner un piège.
 
           Enfin, il me semble que les socialistes devraient avoir comme troisième règle de marquer de plus en plus d'un caractère international les principales forces économiques que se disputent avidement les peuples. Il est visible par exemple, à l'heure actuelle, que tous les peuples européens cheminent vers les sources du Nil, parce que la possession du haut Nil et des grands lacs africains donne la maîtrise de l'Egypte et de tout le développement africain : c'est là le secret de tous les efforts, publics ou cachés, de toutes les combinaisons, loyales ou perfides, des peuples européens en Afrique, depuis dix ans surtout; et il est possible que ces rivalités, en s'exaspérant, aboutissent à la guerre. Pourquoi un système de garanties internationales n'assurerait-il pas le libre passage du Nil, de la source à la mer, à toutes les activités, comme on a fait déjà pour le Danube et pour le canal de Suez ?"

Un sang impur dans les colonies ?

             Dans l'article "La question juive en Algérie" du 1er mai 1895, publié dans La Dépêche, grand quotidien de gauche de Toulouse, Jean Jaurès donne son opinion sur les Juifs. Depuis 1892, Jaurès voit dans l'antisémitisme un "véritable esprit révolutionnaire".
              L'antisémitisme populaire, qui se double d'un anticapitalisme, était regardé par un certain nombre de socialistes français historiques (Fourier, Proudhon, Lafargue, Rochefort entre autres) comme un mouvement sympathique, propre à ébranler le grand Capital.


          Dans les villes, ce qui exaspère le gros de la population française contre les Juifs, c'est que, par l'usure, par l'infatigable activité commerciale et par l'abus des influences politiques, ils accaparent peu à peu la fortune, le commerce, les emplois lucratifs, les fonctions administratives, la puissance publique . (...) En France, l'influence politique des Juifs est énorme mais elle est, si je puis dire, indirecte. Elle ne s'exerce pas par la puissance du nombre, mais par la puissance de l'argent. Ils tiennent une grande partie de de la presse, les grandes institutions financières, et, quand ils n'ont pu agir sur les électeurs, ils agissent sur les élus. Ici, ils ont, en plus d'un point, la double force de l'argent et du nombre."
(cité par Michel Winock, La France et les Juifs, Ed. Seuil, 2004)

A propos des Juifs, (Jaurès a alors 38 ans ; il n'est pas un jeune écervelé), il n'y a pas que l'Algérie :


            "Nous savons bien que la race juive, concentrée, passionnée, subtile, toujours dévorée par une sorte de fièvre du gain quand ce n'est pas par la force du prophétisme, nous savons bien qu'elle manie avec une particulière habileté le mécanisme capitaliste, mécanisme de rapine, de mensonge, de corset, d'extorsion".

( Discours de J. Jaurès au Tivoli en 1898 ; cité par B. Poignant, Ouest-France 13 décembre 2005 )


Jaurès et le patronat

Les misères du patronat


« Il n’y a de classe dirigeante que courageuse. A toute époque, les classes dirigeantes se sont constituées par le courage, par l’acceptation consciente du risque. Dirige celui qui risque ce que les dirigés ne veulent pas risquer. Est respecté celui qui, volontairement, accomplit pour les autres les actes difficiles ou dangereux. Est un chef celui qui procure aux autres la sécurité, en prenant sur soi les dangers.

Le courage, pour l’entrepreneur, c’est l’esprit de i’entreprise et le refus de recourir à l’Etat ; pour le technicien, c’est le refus de transiger sur la qualité ; pour le directeur du personnel ou le directeur d’usine, c’est la défense de la maison, c’est dans la maison, la défense de l’autorité et, avec elle, celle de la discipline et de l’ordre.

Dans la moyenne industrie, il y a beaucoup de patrons qui sont à eux mêmes, au moins dans une large mesure, leur caissier, leur comptable, leur dessinateur, leur contremaître ; et ils ont avec la fatigue du corps, le souci de l’esprit que les ouvriers n’ont que par intervalles. Ils vivent dans un monde de lutte où la solidarité est inconnue. Jusqu’ici, dans aucun pays, les patrons n’ont pu se concerter pour se mettre à l’abri, au moins dans une large mesure, contre les faillites qui peuvent détruire en un jour la fortune et le crédit d’un industriel.

Entre tous les producteurs, c’est la lutte sans merci ; pour se disputer la clientèle, ils abaissent jusqu’à la dernière limite, dans les années de crise, le prix de vente des marchandises, ils descendent même au dessous des prix de revient. Ils sont obligés d’accepter des délais de paiement qui sont pour leurs acheteurs une marge ouverte à la faillite et, s’il survient le moindre revers, le banquier aux aguets veut être payé dans les vingt-quatre heures.

Lorsque les ouvriers accusent les patrons d’être des jouisseurs qui veulent gagner beaucoup d’argent pour s’amuser, ils ne comprennent pas bien l’âme patronale. Sans doute, il y a des patrons qui s’amusent, mais ce qu’ils veulent avant tout, quand ils sont vraiment des patrons, c’est gagner la bataille. Il y en a beaucoup qui, en grossissant leur fortune, ne se donnent pas une jouissance de plus ; en tout cas, ce n’est point surtout à cela qu’ils songent. Ils sont heureux, quand ils font un bel inventaire, de se dire que leur peine ardente n’est pas perdue, qu’il y a un résultat positif, palpable, que de tous les hasards il est sorti quelque chose et que leur puissance d’action est accrue.

Non, en vérité, le patronat, tel que la société actuelle le fait, n’est pas une condition enviable. Et ce n’est pas avec les sentiments de colère et de convoitise que les hommes devraient se regarder les uns les autres, mais avec une sorte de pitié réciproque qui serait peut être le prélude de la justice ! »

Jean JAURÈS - 28 mai 1890 - La Dépêche de Toulouse


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ContreCulture / Jaurès version 1.4